Fatoumata Diawara, M, Toumani et Sidiki Diabaté livrent un album collectif amoureux et nostalgique, « Lamomali », fusionnant musique traditionnelle malienne et pop.

Les réunions de famille ne sont pas toujours des réussites, mais quand il s’agit d’un duo entre deux virtuoses de la kora, le maître malien Toumani Diabaté, et son talentueux fils Sidiki, prince des tubes rap et star à Bamako, ça devient un rendez-vous exquis, tout en douceur. Inspiré par 72 générations de griots, ce bon son ne saurait mentir.

Il a beau remplir le stade de Bamako et ses 20.000 places, enchaîner les tubes, être élu meilleur beat maker de l’année au Mali et enflammer les foules, le jour de la rencontre en studio, Sidiki n’en menait pas large face à une seule personne : Toumani Diabaté. «Quand je me suis assis pour accorder ma kora, je tremblais à l’intérieur. J’avais très peur d’enregistrer avec une telle légende», confie le Prince de la kora, déjà virtuose de cette harpe à 21 cordes, à 24 ans.

Pourtant cette légende qui a joué avec Ali Farka Touré, Taj Mahal, Björk ou Damon Albarn et gagné deux Grammy Awards, était avant tout un père inquiet pour son fils. «Il a tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Je lui ai dit que j’avais le trac, avoue Sidiki. Il a ri et il m’a dit : écoute, tu as ta personnalité. Oublie la pression, joue comme tu es, simplement ! Ses paroles m’ont mis à l’aise et on est partis ! Wahoo, c’était magnifique !»

Entre l’élasticité des cordes et la virtuosité des doigts, il y a d’abord une discussion entre deux musiciens issus d’une même tradition mandingue dont ils sont à la fois les gardiens et les passeurs. Sidiki et Toumani ont la particularité de pouvoir jouer simultanément les basses et les mélodies à la kora, mais chacun a son vocabulaire et son vécu. «La musique naît de l’expérience, ce n’est pas seulement pincer les cordes ou imposer des silences, explique Sidiki. Je reste l’élève de mon père, son jeu et ses mélodies me font parfois pleurer. Mais dans ma génération, on a le sang chaud et on aime aussi sortir en boîte ! Le rap et mon expérience de producteur hip-hop m’ont ouvert à d’autres musiques.

C’est difficile à expliquer précisément, mais ça influence mon jeu de kora, car je suis un mélange de générations». Sur ce disque acoustique, baptisé simplement Toumani et Sidiki, les Diabaté plongent à quatre mains dans un imaginaire malien où il est d’ailleurs aussi question d’actualité. «Le titre Lampedusa évoque l’injustice des relations Nord-Sud, et au-delà de cette île où échouent des clandestins venus d’Afrique, je pense à ceux qui meurent en mer et à tous les artistes dont les tournées sont annulées à cause des visas.

Aujourd’hui en Occident, un papier est plus important que la vie humaine», s’indigne Toumani, qui rend aussi hommage à une figure du nouveau quartier ACI 2000 de Bamako, M. Diaby, qui comme tant d’autres Maliens «envoie de l’argent au village pour construire des puits et des écoles».

Un autre titre, Rachid Ouiguini, évoque «un scientifique algérien à qui il faut rendre hommage pour rappeler qu’au-delà de la crise du Nord et des djihadistes, les relations entre l’Algérie et le Mali sont profondes». Même si les Diabaté sont des habitués des studios maliens, leur rencontre a été enregistrée à Londres, sur un terrain neutre qui leur a offert une liberté d’interprétation pour entamer une conversation planante, à la fois classique et moderne.

«C’était plus tranquille qu’à Bamako, ça m’a permis de me rapprocher de mon père, de voir comment il est dans le monde et en studio, explique Sidiki. Nos vies sont très bousculées au Mali, entre la famille, le travail et les tournées que mon père doit préparer, on a rarement le temps de s’asseoir pour faire des choses ensemble. Quand mon père m’a proposé ce projet, j’ai dit oui sans réfléchir. Hélas, lui n’a pas pu enregistrer avec son propre père».

Pas facile la vie de griots au Mali, qui exige une transmission familiale de génération en génération, mais ne laisse pas souvent le temps aux pères occupés par leur fonction de passer le flambeau aux fils.