Sidiki Diabaté fait le grand déballage Spécial

  • LesInRocks
  • samedi, 08 juillet 2017 09:34
  • Publié dans Interview
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Sidiki Diabaté, le petit prince de kora, planche actuellement sur deux nouveaux albums.

On l’a rencontré quelques jours avant son concert vendredi 7 juillet à la Fondation Louis-Vuitton.

Sidiki est un mec busy : il est actuellement en tournée avec M, prépare deux nouveaux disques, et doit tourner un clip à Paris le lendemain de notre rendez-vous. Quand on le rencontre, l’artiste malien de 26 ans vient tout juste de se faire couper les cheveux pour sa vidéo, et a une heure et demie de retard. Il déboule paré de bijoux au bar de l’hôtel Mercure de la place de Clichy, où il réside quelques jours avant le live qu’il doit donner à la Fondation Louis Vuitton, pour la nocturne du vendredi 7 juillet.



Tu es issu de la 72e génération d’une famille de griots [conteur, poète et musicien transmettant les traditions]. En quoi a consisté ton éducation ?

C’était bien ordonné, bien que la transmission passe par le bouche à oreille. Il y a des gens qui t’apprennent à jouer la kora [instrument à cordes traditionnellement mandingue], et on est éduqués par le papa, la maman, le grand-père, la grand-mère… C’est eux qui te font mémoriser les événements qui se sont passés il y a plus de 700 ans. Mais on ne devient pas griot, on naît griot. C’est un héritage, ça s’apprend, petit à petit. Même là, je n’ai pas fini d’apprendre.

L’enseignement lié à la kora se transmet de génération en génération. Qu’est-ce que cet instrument représente pour toi ?

Elle me représente moi, d’où je viens, c’est ma carte d’identité. Ce que je suis. Parce qu’il vient de ma famille aussi. Je m’identifie avec, c’est très profond. La kora parle mandingue.

Seuls les griots savent en fabriquer ?

Non. Les griots en fabriquent, mais il y a aussi des gens qui se sont formés chez nous qui en font.

Tu as étudié la batterie à l’Institut national des arts de Bamako. Pourquoi t’être tourné vers cet instrument ?

J’aime beaucoup la composition musicale, et pour être bon il faut bien connaître le rythme. Mon but c’était d’apprendre à lire et à écrire la musique, et de savoir créer une harmonie entre les rythmiques européennes et africaines.



Vers quel âge t’es-tu intéressé au rap et à la musique électronique ?

Quand j’ai écouté un album de mon père qui s’appelle Songhai, qui mélange de la musique espagnole avec de la kora. Ça m’a beaucoup marqué. J’étais amoureux de cette musique, et je voulais vraiment la développer. C’est comme ça que tout est venu.

Comment t’es-tu lancé dans le beatmaking ?

J’étais vraiment impressionné par Swizz Beatz, Dr. Dre et consorts, et je me disais qu’on pouvait faire mieux. C’est grâce aux chaînes de télé comme MTV, MTV Base et Trace TV que je me suis formé moi-même dans ma chambre en essayant de jouer les mélodies au piano, et de reprendre les beats.

Ton père t’as encouragé ?

Oui, c’est même lui qui m’a acheté le matos dont j’avais besoin pour travailler : des ordinateurs, des MPC… Il m’a aussi envoyé des CDs, des vidéos sur Youtube pour que je puisse bien apprendre. Ça m’a beaucoup aidé, et sans son soutien je ne serais pas où j’en suis aujourd’hui.



Tu a aussi cofondé un groupe de rap qui s’appelait GRR. Comment ce projet est-il né ?

J’ai commencé à travailler avec un ami qui s’appelle Iba One, qui était dans un groupe. J’étais fan de Michael Jackson, et j’aimais beaucoup le breakdance. Iba savait bien le danser, et cette danse nous a beaucoup rapprochés. Et il y avait un lien entre sa famille de nobles et la mienne. On était tout le temps ensemble chez nous. Ma maman organisait des petits concerts chez nous, dans le salon. Tous les amis étaient là, et elle se levait et disait : “Chers téléspectateurs, il y a tel artiste qui va passer ce soir, applaudissez Sidiki.” Tout ça, ça fait partie de la formation des griots, pour enlever le trac sur scène. C’est comme ça qu’on a commencé, puis on est arrivés à créer un style qu’on appelle l’egotrip, et ça a beaucoup marché au Mali. Au début je ne faisais que du beatmaking, et après j’étais aussi l’ingénieur son. Puis je me suis dit : “Pourquoi ne pas faire de la kora avec ce beat ?”, jusqu’à ce que je commence à faire de la musique dans les stades. Et que je puisse finalement chanter.

Le rap est un genre populaire au Mali ?

Oui, grâce à ma musique. Parce que je ne sortais que des tubes.

Les paroles de GRR sont non violentes, très politiquement correctes, alors que le rap est un style souvent adopté par des artistes dissidents.

GRR voulait dire “la Génération qui rappe et qui respecte”. Il y avait aussi un groupe qui s’appelait Ghetto K’FRY, qui utilisait des injures, tout ce qui est mauvais… On était contre ça.

Comment a évolué GRR ?

Au début, Iba et moi étions les leaders. On n’a jamais fait d’album ensemble, on ne sortait que des singles. Ensuite le groupe s’est séparé et il y a eu des clashs. Maintenant ça va, chacun est de son côté.

Tu utilises la kora pour composer les productions des morceaux de rap sur lesquels tu collabores. As-tu le sentiment de prolonger le travail de ton père, qui avait déjà élargi la popularité de cet instrument en collaborant avec Björk ou encore Damon Albarn ?

Oui, et c’est très facile. Tout ce que je fais c’est de reprendre d’anciens morceaux mandingues, je travaille la musique avec de nouveaux textes, avec des caisses qui donnent mieux, et c’est tout. Je mélange la kora à d’autres musiques. Mon but c’est d’amener la kora où elle n’a jamais été, par exemple d’en jouer avec Daft Punk, Beyoncé, Jay Z, ou même avec Booba comme je l’ai fait. J’aimerais aussi collaborer avec Céline Dion, j’aime beaucoup sa voix. Et Maître Gims.



Quand Booba a voulu poser sa voix sur l’instru de ton morceau Inianafi Debena, un de ses collègues t’as appelé pour t’en parler et tu as cru qu’il s’agissait d’une blague. Finalement Booba a sorti le morceau Validée deux mois plus tard sans avoir ton accord, mais tu n’as pas l’air de lui en vouloir. Comment ça s’est négocié ?

Il m’a pris comme un petit frère, et moi comme un grand frère : c’est le lien qui nous lie là aujourd’hui. Il a dit : “J’aime bien ce que tu fais, c’est comme vous voulez, voilà telle personne qui s’occupe de mes affaires”. Il a honoré l’Afrique, et il m’a donné de la force. Je suis fier, et je l’aime beaucoup.

As-tu le sentiment que la culture musicale africaine a gagné en exposition ces dernières années, avec l’essor de l’afrotrap et le succès d’artistes comme MHD en France ?

Oui, l’Afrique y gagne, elle est assez exposée aujourd’hui. La musique africaine est pure, elle est vivante, et elle a un rythme très joyeux. C’est ce que les gens recherchent aujourd’hui.

Alors que tu t’étais déjà lancé dans le rap et le hip-hop, tu as enregistré l’album Toumani et Sidiki avec ton père, uniquement avec de la kora. Tu n’avais pas le sentiment de revenir en arrière ?

Non, c’est la même voie, tout ça c’est avec la kora. On a inventé beaucoup de morceaux, et on a aussi fouillé dans le répertoire mandingue. Sauf que c’est un public différent. Et cet album a été nominé aux Grammy Awards, c’était grandiose pour moi.



D’être le fils de Toumani Diabaté, considéré comme un maître de la kora, qui a remporté deux Grammy Awards justement, est-ce que tu ressentais une pression importante ?

Non, je dirais juste que j’ai de la chance d’avoir un père comme lui. La seule pression que j’ai c’est de bien travailler. Quand on travaille bien, il y a toujours un bon résultat.

Tu es en train de composer un nouvel album avec ton père à nouveau, et tes deux frères. Quand ce projet est-il né ?

Il y a plus de deux ans. On joue tous de la kora, on compose tous, avec un style différent. Mon frère Balla écoute beaucoup de Beethoven, il est branché musique classique.

Mathieu Chedid alias M a composé un album avec toi et ton père, Lamomali, sorti en avril dernier. D’où lui est venu l’idée de collaborer avec vous ?

On s’est juste donné rendez-vous au salon de Mathieu, et on a commencé à s’amuser avec la kora, moi et mon père, et Mathieu jouait de la guitare. Puis pendant deux jours on a fait les bases, les compositions, les accords. On a posé tout ça en jouant toutes les parties avec des koras sur un tempo juste, puis Mathieu et son équipe ont travaillé là-dessus.



Tu baignes dans la musique depuis tout petit, mais tu n’as sorti ton premier album solo, Diabateba Music, Vol. 1, que l’an dernier. Pourquoi avoir attendu autant de temps ?

Pour mieux observer et mieux apprendre.

Tu chantes à la fois en bambara et en français, et parfois même en anglais. Pourquoi tu ne te fixes pas sur une langue ?

Je pourrais mais j’aime bien chanter dans ma langue pour ma diaspora, et chanter en français ou en anglais permet d’ouvrir ma musique au monde.

Tu as collaboré avec des rappeurs français pour ton nouvel album solo ?

Oui, avec quatre ou cinq. Je ne dirai pas leur nom parce que je préfère que ce soit une surprise, mais il y a du lourd qui arrive, inch’Allah. Je travaille sur le disque depuis à peu près une année, c’est un disque afro-trap-mandingue, avec de la kora. Je ne l’ai pas encore terminé mais il sortira peut-être en août.

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